Chinguitel
Chinguitel
ActualitéSociété

Contre les extrémismes : reconstruire la promesse nationale

La Mauritanie traverse une époque délicate. Les tensions sociales, les frustrations accumulées, les discours de rupture et les radicalités identitaires occupent désormais une place importante dans l’espace public. Les réseaux sociaux amplifient les colères, simplifient les débats et enferment chacun dans son propre camp. Dans ce climat, certains choisissent l’exagération permanente, d’autres cultivent la peur, d’autres encore transforment les blessures réelles en instruments de confrontation politique. Pourtant, aucun pays ne se construit durablement contre lui-même.

La question haratine se situe au cœur de cette épreuve nationale. Elle ne peut être ni niée, ni caricaturée, ni instrumentalisée. Les Haratines ont porté le poids d’injustices historiques profondes. Cette réalité appartient à la mémoire nationale et personne de sérieux ne peut prétendre l’effacer. Pendant longtemps, une partie importante de la population est restée éloignée des centres de pouvoir, des opportunités économiques, de l’éducation de qualité et des mécanismes de promotion sociale. Les séquelles de cette histoire continuent d’exister dans les mentalités, dans certaines structures sociales et dans les inégalités visibles entre territoires et catégories sociales.

Mais reconnaître cette réalité n’implique pas de transformer la société mauritanienne en champ de guerre identitaire permanent. Le courage politique consiste précisément à tenir ensemble deux vérités : l’existence d’injustices réelles et la nécessité absolue de préserver l’unité nationale. Ceux qui refusent de voir les discriminations se trompent. Mais ceux qui présentent la Mauritanie comme une coexistence impossible entre communautés se trompent tout autant.

Le pays avance, parfois lentement, parfois imparfaitement, mais il avance. Il suffit d’observer l’évolution de l’administration, de l’armée, de l’université, des médias ou encore des institutions publiques pour constater que des changements profonds sont intervenus au cours des dernières décennies. Les Haratines occupent aujourd’hui des positions qu’ils ne pouvaient atteindre autrefois. Des cadres émergent, des entrepreneurs réussissent, des intellectuels s’imposent dans le débat public, une nouvelle génération prend confiance en elle-même et revendique sa place avec légitimité. Cette transformation n’est pas un hasard. Elle est le résultat des combats menés par des militants, des réformes engagées par l’État et d’une évolution progressive de la société.

Sous la présidence de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, cette dynamique a connu une accélération notable à travers des politiques sociales plus ambitieuses, des programmes de lutte contre la pauvreté et une volonté affichée d’intégration économique des catégories les plus fragiles. Tout n’est évidemment pas réglé. Les attentes restent immenses. Mais nier les avancées reviendrait à décourager toute perspective de réforme pacifique et graduelle.

La discrimination positive, qu’on l’approuve totalement ou non, a produit des effets. Elle a permis d’ouvrir des portes longtemps fermées. Elle a favorisé une représentation plus équilibrée dans plusieurs secteurs. Elle a créé des symboles importants pour une jeunesse qui a besoin de voir que l’ascension sociale est possible. Cette politique n’a pas vocation à durer éternellement. Toute discrimination positive est, par définition, transitoire. Son objectif n’est pas d’installer une société de quotas permanents, mais de corriger un déséquilibre historique jusqu’à ce qu’un niveau acceptable d’égalité des chances soit atteint.

Le véritable danger aujourd’hui vient des extrémismes de tous bords. Certains veulent enfermer les Haratines dans une identité uniquement victimaire, comme si leur avenir ne pouvait se construire que dans la confrontation permanente avec le reste de la société. D’autres réagissent à toute revendication sociale en y voyant une menace communautaire. Ces deux attitudes nourrissent la même impasse : la fragmentation nationale.

Or, aucun groupe mauritanien ne peut espérer prospérer dans un pays fracturé. Les problèmes de la Mauritanie dépassent largement une seule communauté. Le chômage frappe toutes les composantes du pays. La pauvreté touche toutes les régions. Les défis éducatifs concernent l’ensemble des familles. La question du développement, de la santé, de l’accès à l’eau, de l’emploi des jeunes ou de la modernisation économique n’épargne personne. Dans une société aussi interdépendante que la nôtre, personne ne se sauvera seul.

Il faut également avoir le courage de dire que les discours de haine produisent des dégâts profonds. Ils installent la méfiance au cœur du tissu national. Ils poussent les jeunes vers les réflexes identitaires au lieu de les orienter vers le travail, la compétence et la construction collective. Ils fabriquent une vision paranoïaque du pays où chaque décision publique est interprétée à travers un prisme ethnique ou communautaire. À terme, cette logique détruit la confiance indispensable à toute nation viable.

La Mauritanie n’a pas besoin d’une compétition des mémoires blessées. Elle a besoin d’un récit commun capable de reconnaître les souffrances sans fabriquer de nouvelles fractures. Les nations solides ne sont pas celles qui n’ont jamais connu d’injustices ; ce sont celles qui réussissent à transformer leurs blessures en projet collectif.

Cela exige de chacun un effort de responsabilité. L’État doit poursuivre les politiques d’équité sociale avec davantage d’efficacité, de transparence et de courage. Les élites doivent abandonner les calculs de polarisation qui leur offrent une visibilité immédiate mais fragilisent le pays à long terme. Les intellectuels et les médias doivent refuser les simplifications dangereuses. Quant aux citoyens, ils doivent comprendre que l’avenir national dépend d’une coexistence apaisée.

La question nationale mauritanienne dépasse largement le cadre d’un simple dialogue politique ou d’un compromis électoral. Elle touche à quelque chose de plus profond : la possibilité même de construire une communauté de destin. Aucun texte juridique, aucune conférence et aucun slogan ne suffiront si les Mauritaniens cessent de croire qu’ils partagent un avenir commun.

L’unité nationale n’est pas une formule officielle destinée aux cérémonies. Elle est une nécessité vitale. Dans un monde traversé par les conflits identitaires, les replis communautaires et les radicalisations, préserver la cohésion d’un pays fragile relève presque d’un devoir historique.

La Mauritanie a connu des tensions, des injustices et des périodes difficiles. Mais elle possède aussi des ressources considérables : une longue tradition de coexistence, des solidarités sociales puissantes, une culture du dialogue et une jeunesse qui aspire davantage à la stabilité qu’au chaos. C’est sur ces forces qu’il faut construire.

Attiser le feu est toujours plus facile que bâtir la confiance. Détruire l’idée nationale prend quelques discours ; la reconstruire demande des années. C’est pourquoi le combat contre les extrémismes doit devenir une responsabilité collective. Non pour étouffer les revendications légitimes, mais pour empêcher que la colère ne détruise le pays lui-même.

Car au bout du compte, aucune communauté ne gagnera dans une Mauritanie divisée. Mais tous les Mauritaniens peuvent gagner dans une Mauritanie réconciliée avec elle-même.

Sneiba Mohamed

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *