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Opérations de Déguerpissements : quand la loi devient bulldozer

À Nouakchott, la récente campagne de lutte contre l’occupation illégale du domaine foncier public, annoncée par le ministère des Domaines, du Patrimoine de l’État et de la Réforme foncière, suscite de vives interrogations. Présentée comme une opération de mise en conformité avec la législation en vigueur, elle est perçue par de nombreux observateurs comme une démonstration de force, révélatrice des limites de la gouvernance foncière dans la capitale mauritanienne.Dans son communiqué, l’administration met en avant un cadre juridique précis et affirme agir dans le strict respect des procédures. Elle insiste notamment sur les délais accordés aux occupants pour fournir des justificatifs et sur le fait que seules les constructions dépourvues de titres légaux sont visées. Mais sur le terrain, la réalité semble plus nuancée.Depuis plusieurs mois, des opérations de déguerpissement se multiplient, notamment dans des zones situées aux abords de la rocade de Nouakchott. Ces espaces, longtemps laissés à l’occupation informelle, se sont transformés en quartiers où vivent des familles parfois installées depuis des décennies. Pour beaucoup, il ne s’agit pas d’une installation opportuniste récente, mais du fruit d’années d’efforts pour accéder à un logement dans une ville confrontée à une forte pression démographique.Ce décalage entre la rigueur affichée aujourd’hui et la tolérance passée interroge. Comment des occupations connues de longue date ont-elles pu se développer sans intervention significative des autorités ? Pourquoi l’application de la loi intervient-elle désormais de manière aussi soudaine et concentrée dans le temps ?Sur place, certains témoignages évoquent des situations complexes : des terrains acquis auprès d’intermédiaires, parfois avec des documents qui se révèlent aujourd’hui contestés ou falsifiés. Dans ces cas, les occupants affirment avoir agi de bonne foi, investissant leurs ressources dans la construction d’un habitat. La campagne actuelle les place face à une réalité brutale : la perte potentielle de leur logement, sans garantie claire de relogement ou de compensation.Le ministère, de son côté, souligne sa détermination à lutter contre les réseaux de fraude foncière et rappelle que ses services restent ouverts aux réclamations. Mais cette ouverture administrative suffit-elle à répondre à l’urgence sociale créée par les démolitions ? La question reste posée.Autre point de débat : la perception d’une application inégale de la loi. Dans l’opinion, certains estiment que les quartiers populaires sont les premiers concernés par ces opérations, tandis que d’autres formes d’occupation irrégulière bénéficieraient d’une plus grande indulgence. Une perception qui, qu’elle soit fondée ou non, alimente le sentiment d’injustice.Au-delà des aspects juridiques, c’est aussi la méthode qui fait débat. Le recours aux déguerpissements et aux démolitions, souvent rapides, contraste avec l’absence apparente de dispositifs d’accompagnement social à grande échelle. Pour plusieurs analystes, une politique foncière durable devrait combiner fermeté et mécanismes de régularisation, afin de tenir compte des réalités économiques et sociales des populations concernées.Car la question du foncier à Nouakchott ne se résume pas à un simple problème de légalité. Elle renvoie à des enjeux plus larges : accès au logement, urbanisation rapide, encadrement du marché foncier et responsabilité des institutions. Dans ce contexte, la réponse exclusivement répressive risque de montrer ses limites.Alors que les opérations se poursuivent, un défi majeur se dessine pour les autorités : restaurer l’ordre sans aggraver la vulnérabilité de milliers de ménages. Entre exigence de légalité et impératif de justice sociale, l’équilibre reste fragile.

Amadou Diaara

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