Nombreux sont ceux qui souhaitent la réhabilitation de la mémoire de ceux qui par leurs faits et gestes ont marqué l’histoire de la Mauritanie. L’oubli étant le pire ennemi du souvenir, il est inadmissible de garder le silence pour laisser le temps détruire les œuvres humaines. Tel est le justificatif sublime des initiateurs de l’hommage bien mérité consacré au Colonel Yall Abdoulaye Alassane qui se sont fait le devoir de « rendre à César ce qui appartient à César ». C’est dans son village natal Thialgou, niché splendidement dans le diery, respirant les senteurs suaves du Walo, à quelques 4 kilomètres de la ville de Boghé que ce grand rendez –vous a eu lieu le samedi 17 août 2019 en présence des proches, anciens amis, camarades d’armes intimes portant chacun dans son cœur un récit émotionnel, un vieux souvenir enfoui dans la mémoire du temps récent mais devenu lointain, qu’il voudrait à l’occasion délivrer jalousement à l’histoire. En plus on notait une présence remarquable des délégations représentant chacune l’une des localités environnantes de la communauté « halaybé » mais aussi de nombreux ressortissants du village de Thialgou venus de Nouakchott et d’ailleurs. La dimension de l’événement était exceptionnelle et le cadre convivial pour immortaliser cette journée dédiée à une personnalité digne de son rang.
Pour ne pas déroger à la tradition , le programme a commencé par la lecture du livre coranique à la mémoire du défunt pour se poursuivre par un discours de bienvenue du chef du village, Ngaidé Moussa Ibrahima , suivi d’un mot de remerciement et de reconnaissance de Yall Zakaria à l’endroit de tous ceux qui ont honoré de leur présence cette cérémonie. Le Directeur des programmes de la radio online Touldé Doubangou initiatrice de cet événement , Amadou Boukary et son SG Thierno Moktar Lam ont rappelé au public le dévolu qui a été porté sur le colonel Yall Abdoulaye pour célébrer l’anniversaire à Thialgou tout en éclairant sur la signification symbolique attachée à la commémoration de sa disparition avant de situer le sens de l’événement au plan local et national eu égard aux grandioses et loyaux services que le défunt a rendus à la Mauritanie durant l’exercice de sa carrière militaire. La projection d’une vidéo d’archives sur les funérailles du défunt, suivie de sa biographie et de l’extrait de l’un des discours de celui qui tira sa révérence, a plongé l’assistance dans la méditation vers l’infini. Des témoignages poignants entremêlés de récits anecdotiques et faits héroïques évoquant la bravoure, l’humilité, la foi profonde et la magnanimité de l’homme, ont été restitués avec adresse par d’anciens officiers de valeur de l’armée mauritanienne et dont on livrera au fil des publications , sont autant de faits palpitants qui ont capté l’attention d’un public visiblement cloué par des moments de tristesse. La lecture de sa biographie d’officier de haut rang par la fille du disparu, Aichetou Abdoulaye Yall qui s’acheva sur les derniers jours de sa vie , a rajouté à une atmosphère déjà très lourde de souvenirs inspirés par le parcours de ce grand visionnaire qui avait inculqué aux troupes les bonnes valeurs et pratiques dignes d’une armée républicaine au service de la paix et du développement. Les discours laborieux qu’il rédigeait d’une plume raffinée méritent d’être revisités par les Etats-majors des armées qu’il a dirigées toutes, d’une main bienveillante ainsi que sa vision sur une Mauritanie unie et riche de ses diversités et tournée vers la modernité sont autant d’archives qu’il faudrait mettre à la portée de la patrie. Grand stratège de guerre, le colonel Yall le fut comme l’ont bien gardé de lui ceux qui ont participé avec lui à la guerre du sahara ou à dans des manœuvres de l’armée mauritanienne. Humaniste et patriote dévoué à la nation il en fit l’illustration partout où il séjourna. Des qualités et distinctions honorables parmi tant d’autres que mille et un récits n’épuiseront pour qualifier l’homme dont les faits et gestes ont porté dans la légende de l’histoire. Nous allons nous contenter de laisser les témoignages livrer ces pans de la personnalité de l’ancien chef d’Etat –major de l’armée nationale. D’autres en enregistrements sonores seront exploités pour de prochaines diffusions…
————–Témoignages

Entretien avec Colonel Dia Elhadj

Je suis très heureux de parler de feu Colonel Yall Abdoulaye Alassane du fait de sa stature d’Homme d’Etat et de sa forte personnalité. Nous étions très proches l’un de l’autre.
Il fait partie des officiers qui font la jonction entre la 2eet la 3e génération de l’armée mauritanienne . Il a eu un parcoursplus long pour avoir fait ses études à l’école d’enfants de troupe de Kati.
Nous nous sommes connus d’abord en tant que frères et parents. Ces relations ont évolué à partir de mon incorporation dans l’armée à partir de 1970 et par la suite nous nous sommes retrouvés dans le 2e secteur militaire de Zouérate, à sa prise de commandement de ce secteur en 1976. Elles ont atteint leur paroxysme à partir du 12-12-1984, lui Chef d’Etat Major de l’armée et moi, directeur des transmissions.

I. Quelques points saillants de sa vie professionnelle en tant qu’officier et militaire de carrière

– Au niveau du commandement, c’est quelqu’un qui est fait pour être chef, cela se dégageait naturellement de sa personne.
– Bien que lion dans sa nature, il savait vivre en harmonie parmi les agneaux sans en blesser un seul. Il était très humain car il mettait ses troupes à l’aise en organisant des séances récréatives dans la caserne et compatissait aux douleurs de ses collaborateurs aux moments difficiles .
– Il était sobre en paroles mais précis quand il parlait. Il s’exprimait clairement et savait adapter son discours à ses interlocuteurs, hommes de troupes comme officiers. Il était discret dans ses agissements et prises de décision. Exigeant vis-à-vis de lui-même et de ses collaborateurs, il aimait les choses bien faites et avait le souci du détail.
– Homme modeste, il respectait tout le monde et s’adaptait dans tous les milieux aussi bien dans le milieu professionnel que celui social. C’était un homme naturel sur le plan du comportement.
– Un trait dominant chez le colonelYall : il sait anticiper par sa vision prospective des choses, d’où la difficulté ou l’impossibilité à le surprendre. C’était un militaire républicain pour qui les symboles de l’Etat sont sacrés.
– Il était dans la lignée des Hommes Justes. Il avait horreur de l’injustice et des sous-entendus. Il demandait toujours à son interlocuteur d’être explicite et précis.
– Par rapport à l’armée nationale, il a toujours voulu une armée structurée et organisée à travers une bonne formation des hommes ainsi que des équipements adaptés. A titre d’exemple, il a refusé de prendre et d’utiliser des armements donnés par un pays ami pour la simple et bonne raison que cet armement n’était pas adapté au contexte mauritanien et comportait des dangers pour les hommes lors de leur manipulation dans certaines conditions.
– C’était un militaire de belle allure, droit dans sa tenue et qui forçait l’admiration dans le monde militaire. Il se distinguait spontanément dans le cercle officier du fait de ses atouts naturels (maa shaa Allah) et dans son allant militaire.
– Militaire de carrière, il a, à plusieurs reprises commis des gestes de bravoure dans les combats qu’il a menés avec ses hommes contre le Polisario lors de la guerre du Sahara, quand il dirigeait le 2e secteur de F’Dérick-Zouérate en 1976. Il fut lui-même blessé au combat lors d’une poursuite contre les assaillants sahraouis

II. Son rayonnement dans l’armée et dans le pays.

– Il fait partie des gens qu’on a toujours envie d’avoir comme confident, ami, guide et chef. Il fait donc partie des hommes qui ont l’avantage et le privilège d’être impliqués dans l’édification de ce pays avec un sens élevé du devoir.
– La Mauritanie se caractérisant par un déficit de mémoire, nous regrettons que nos ainés n’occupent pas encore la place qui leur revient dans notre mémoire collective. Nous devons faire ce qu’il faut pour que les nouvelles générations les connaissent et puissent s’inspirer de leur exemple et restituer à leurs descendantset à la prospérité l’image e ces vaillants hommes qui ont bâti ce pays contre vents et marées.
– C’est le lieu de saluer ici les efforts fournis par tous les citoyens qui avec fierté et un certain sursaut d’orgueil, s’évertuent de faire parler le peu de personnes encore lucides, témoins de ce passé glorieux etpour rendre justice à ces valeureux hommes aujourd’hui disparus. Ils le font spontanément car ils sont soucieux de maintenir ce pays debout à l’image de tous ceux qui se battent aujourd’hui corps et âme pour combattre ces esprits qui s’évertuent à réécrire une autre histoire de la Mauritanie sur le dos de ces grands disparus en abusant ou trompant la vigilance de ceux-là qui cherchent aujourd’hui à tout savoir et également à tout dire.

Mardi 6/8/2019 à Nouakchott

Et si on tentait de découvrir un peu le colonel Abdoulaye Alassane Yall
Témoignage du Lieutenant de Vaisseau DIOP Moustapha
Vouloir parler d’Abdoulaye Alassane YALL serait un exercice périlleux, tel un trapéziste qui exécuterait son art sans filet. Effectivement, une présentation de l’homme risque de conduire à un flot dithyrambique, fait de truismes, que l’intéressé, de son vivant, abhorrait au premier chef. Mais l’émotion qui étreint les cœurs à l’évocation d’un tel homme, ferait aussi, sûrement, oublier maints faits de la Geste d’Ablaye, prénom affectif, comme j’entendis toujours le nommer, ainsi, ses amis du premier cercle. Pendant que la troupe aussi, ses hommes, sa famille, éblouie devant tant de prestance princière et guerrière, lui consacra le surnom de « Ngari Ngawle », allusion sûrement aux récits épiques du célèbre narrateur populaire du Fouta, Guélaye Ali Fall.
La première fois que je rencontrais le Capitaine YALL, juste à mon retour de formation d’Officier de Marine, fut quand me le présenta feu le Capitaine Niang Ibra Demba, une autre légende des Armées mauritaniennes. Je voyais en face de moi un jeune officier, le port altier, un visage hollywoodien et je ne pus lui retenir cette boutade : « Depuis que je vois passer des officiers à la Base Marine, mon Capitaine, j’avoue que vous êtes le seul à même de m’impressionner par votre allure !». Ce à quoi, il rétorqua du tic au tac par un simple : « AH bon ? Merci mon Lieutenant « Cintré » ? Faisant allusion à mon uniforme que je faisais faire, cintré, sur mesure à Nouadhibou. Il venait de me donner, malgré lui, un surnom qui me restera longtemps collé à la peau, parmi la troupe…qui le murmurait bien sûr ! Il venait, sans le savoir, de m’adopter comme son fan, dirait-on dans le milieu du showbiz.
La guerre venait d’éclater et ce furent les moments des drames humains les plus intenses, les moments aussi, pendant lesquels se nouèrent les solidarités nationales les plus intenses.
Je me souviens aussi d’une de ses rares escales furtives à Nouadhibou, par le Skyvan du GARIM, venu se ravitailler en carburant et où je vins l’accueillir à l’aéroport. Cet homme si calme, dont on pouvait même deviner les ordres, au seul regard si expressif, était dans une colère noire puisque les services carburants de l’aéroport exigeaient des formalités administratives car le GARIM était endetté auprès d’eux. Je le vis sommer de faire livrer le carburant dans un délai de 15 minutes faute de quoi, il ferait investir la soute à carburant de l’aéroport ! N’ayant pas d’hommes sur place et pour cause, il m’intima l’ordre de faire venir une escouade de la Marine. Je n’y comprenais rien car j’étais plutôt d’avis de faire respecter les procédures administratives, tout frais émoulu que j’étais des Ecoles de formation. Quand je le lui faisais remarquer, il me toisa de son regard d’aigle et me rétorqua qu’il faudrait que j’apprenne dorénavant ce qu’était un ordre de priorité et l’apprendre aussi aux civils peu initiés à ces faits. Le pilote civil français du Skyvan, le téméraire Benzoni, en était si ravi qu’il m’apostropha : « Il est des choses, jeune homme, qu’on apprend sur le terrain, avec les aînés. Et avec celui-là, vous allez être servis ! ». J’en restai perplexe, jusqu’à les voir décoller. Mon escouade de marins, venue « batailler » pour le carburant, lui rendit les honneurs, sans se préoccuper du protocole militaire.
Pendant toute la guerre, j’apprenais beaucoup par les écoutes mises en place par les puissants émetteurs/récepteurs de la Marine, installés au PRM de la Base. Nous demandions à ce que nos opérateurs pénétrassent les réseaux de commandement. Le PRM était commandé, par coïncidence, par le Premier-maître Amadou Alassane Yall, frère cadet du Capitaine. Ces écoutes nous permirent de suivre le cours dramatique de cette guerre féroce. J’apprenais beaucoup de lui car il m’arrivait de me faire introduire dans le réseau pour lui parler. J’étais étonné par le ton, calme, rassurant, un tantinet humoristique de cet homme, chargé de la difficile logistique d’une armée en guerre et très peu soutenu par un Etat que le lourd fardeau avait rendu déliquescent ! Mais ça, ne pouvait le savoir que les militaires, dont les frères d’armes tombaient, héroïquement, comme des mouches, devant la redoutable puissance de feu algérienne.
Sachant mieux que quiconque la carence de nos moyens militaires, il était d’avis de faire arrêter le carnage, dans l’honneur et dans le souci premier de la préservation de la vie de nos hommes et de l’intégrité de nos frontières. Il ne fut point entendu à ce moment-là.
Une longue période s’écoula pendant laquelle nous ne nous vîmes qu’une fois, lorsqu’il était Chef d’Etat-major adjoint du Colonel Moustapha Ould Saleck. La rencontre expéditive avec lui et le Colonel Ould Saleck ne m’interpella qu’après l’annonce du coup d’état de juillet 1978. Les « grands » étaient trop préoccupés par des tâches plus importantes que mes préoccupations terre à terre.
Quelques années plus tard, quand nous nous retrouvâmes au Comité Militaire de Salut National, sous la Présidence de Haidallah, je découvris en lui, un pragmatisme, une rigueur et une discipline militaire appliqués à la politique.
J’ai souvenir que ce fut lors d’un dîner qu’il avait offert aux membres du CMSN, en tant que Commandant de la Gendarmerie, que je remarquais, en un moment, son absence ainsi que celle de Haidallah. Plus tard, Maouya, les rejoignit et c’est à ce moment qu’ils me firent venir, dans une pièce qui me sembla être la chambre à coucher du grand. Je voyais assis sur le lit, les trois hommes forts du pays et la scène me sembla irréelle que je choisis de m’assoir par terre, sur une moquette de bon goût, par respect de nos traditions mauritaniennes que je commençais à apprendre pour beaucoup et à réapprendre pour certaines. Et extraordinaire que cela paraisse, ce fut Yall, comme nous l’appellerons aussi, affectueusement, qui fit un résumé de la situation du pays qui n’était pas reluisante et la nécessité de vivifier l’action gouvernementale.
A ce moment, Haïdallah m’annonça sèchement ma nomination au poste de Secrétaire Permanent Adjoint du CMSN et Ministre de l’information. Stupéfait, car je n’étais à Nouakchott que depuis la veille en mission auprès de l’EMN. Je déclinais ce que je croyais une « gentille » offre et c’est encore YALL qui me rappela que c’était une décision et non une consultation.
Ainsi, dans une chambre à coucher, un gouvernement de la République était formé, en présence du commandant de la Gendarmerie, maître du céans !
Je raconte ces anecdotes que j’ai vécues personnellement et qui donnent une vision du respect et de la confiance que YALL Abdoulaye suscitait au sein de ses amis militaires, notamment.
Au Comité, il était vigilant, à chaque fois, pour qu’on regardât à ce que les mesures prises profitent d’abord aux couches les plus défavorisées. Lors des débats concernant l’abolition de l’esclavage, j’ai souvenir de l’éclat qu’il fit en demandant que « les membres du CMSN et du gouvernement qui possèdent des esclaves donnent l’exemple », ce qui me faisait dire à Breïka qu’il avait là un soutien de taille !
Les minutes de nos réunions au Comité, si elles devaient être déclassifiées, révèleront à l’Histoire ce que YALL a pu apporter de bien dans l’organisation et la bonne marche du pays. Tant pour les réformes du système éducatif, par l’enseignement des langues nationales et la création de l’Institut des Langues Nationales ; mais aussi la réforme foncière pour laquelle il exigeait avec insistance que les intérêts des propriétaires dans le domanial traditionnel soient reconnus et préservés.
Je pourrai citer tant d’autres exemples qui nous éclairent sur la personne de Ngary Ngawle, mais on risquerait d’être là encore au prochain hivernage.
De toutes les hautes fonctions qu’il occupa, Chef d’Etat-major des trois armes, ministre de l’intérieur, il y laissa une marque indélébile, sur laquelle s’appuyèrent les réformes successives d’adaptation et de modernisation.
L’on n’a pas attendu la mort du Colonel Abdoulaye Alassane YALL pour apprendre ou connaitre de ses qualités de Chef militaire, Chef de guerre et Homme d’Etat.
Ne pouvait le terrasser que cette perfide et traitresse maladie contre laquelle il livra une dernière et courageuse bataille.
Puisse ALLAH l’avoir accueilli au Paradis et que la terre de THIALGOU lui soit légère, Amine Ya Rabbi.
Lieutenant de Vaisseau DIOP Moustapha
Ancien membre du CMSN
Ancien Directeur de la Marine
Ancien Ministre

La Rédaction du Rénovateur
A suivre…

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