La Mauritanie de toutes les souverainetés
En Mauritanie, le mot « souveraineté » s’est installé dans le débat public. On parle de souveraineté énergétique, alimentaire, numérique, industrielle, économique… À mesure que les ambitions nationales s’élargissent, le terme revient dans les discours, les projets et les stratégies.L’idée, en elle-même, n’a rien de surprenant. Dans un monde où les crises peuvent interrompre les chaînes d’approvisionnement, renchérir les produits essentiels ou fragiliser les économies les plus dépendantes, vouloir mieux maîtriser ses ressources et ses choix est plutôt une nécessité.Mais derrière les grandes ambitions, une question très simple mérite d’être posée : avons-nous réellement les moyens de nos ambitions ?
Car il y a une différence entre posséder une ressource et savoir l’exploiter pleinement. Entre annoncer un projet et le faire fonctionner durablement. Entre être connecté au reste du monde et maîtriser les infrastructures qui permettent cette connexion.C’est précisément dans cet écart que se trouve aujourd’hui une partie du paradoxe mauritanien.Le pays dispose de ressources considérables. Il possède du gaz, du fer, des ressources halieutiques, un potentiel solaire et éolien important, ainsi que des terres agricoles dans la vallée du fleuve. Pourtant, dans plusieurs de ces domaines, les capacités nationales restent encore en construction.La question n’est donc pas de savoir si la Mauritanie doit rechercher davantage de souveraineté. Elle doit le faire. La vraie question est plutôt de savoir comment transformer cette ambition en capacités concrètes et durables.L’énergie : avoir la ressource ne suffit pasLe secteur énergétique illustre particulièrement bien ce décalage.
La Mauritanie dispose de ressources gazières importantes et d’un potentiel considérable dans le solaire et l’éolien. Elle ambitionne également de devenir un acteur des énergies renouvelables et de l’hydrogène vert.Sur le papier, les perspectives sont donc considérables.Mais pour le citoyen qui subit une coupure de courant, pour l’entreprise qui voit son activité perturbée ou pour un service public qui doit fonctionner sans interruption, la question est beaucoup plus terre à terre : l’électricité est-elle disponible quand elle est nécessaire ?
C’est là que se mesure une partie de la souveraineté énergétique. Produire de l’énergie est une chose. Disposer d’un système électrique fiable en est une autre. Entre les deux, il faut des réseaux solides, des équipements entretenus, des capacités de transport et de distribution, des moyens de stockage, des investissements réguliers et une gouvernance capable d’anticiper les besoins.La souveraineté énergétique ne se résume donc pas à ce qui dort sous le sol ou souffle dans le vent. Elle se mesure aussi à la capacité de garantir, jour après jour, une énergie fiable aux citoyens et à l’économie.Agriculture : le potentiel ne remplit pas les marchés
Le même constat peut être fait dans l’agriculture. La vallée du fleuve Sénégal offre à la Mauritanie des possibilités importantes. Des terres sont disponibles, des projets existent et des investissements ont été engagés. Pourtant, dans les marchés et dans les habitudes de consommation, les produits importés occupent encore une place considérable. Ce constat rappelle une réalité souvent oubliée : une terre agricole ne produit pas à elle seule de la souveraineté alimentaire.Il faut maîtriser l’eau, disposer de semences adaptées, mécaniser les exploitations, faciliter l’accès au financement, stocker les récoltes, les transformer, les transporter et surtout permettre aux producteurs de trouver des débouchés.Sans cette chaîne, les terres restent une promesse plus qu’une véritable force économique.La souveraineté alimentaire ne se décrète donc pas à partir du nombre d’hectares disponibles. Elle se construit à partir de ce que les agriculteurs sont réellement capables de produire, de conserver et de vendre.
Numérique : être connecté n’est pas être souverain
Le numérique raconte une histoire différente, mais le problème reste le même.La Mauritanie s’est engagée dans sa transformation numérique et bénéficie de connexions aux grandes infrastructures internationales. Cette ouverture est indispensable. Mais elle rappelle aussi une autre forme de dépendance : celle d’un pays dont une partie des communications repose sur des infrastructures et des systèmes qui ne sont pas entièrement sous son contrôle.Une interruption de liaison peut suffire à rendre cette dépendance visible.La souveraineté numérique ne consiste donc pas simplement à avoir Internet. Elle suppose des infrastructures résilientes, des compétences nationales, une meilleure protection des données, des capacités de cybersécurité et une aptitude à développer ou à maîtriser certains services technologiques stratégiques.Autrement dit, être relié au monde ne signifie pas nécessairement maîtriser son propre espace numérique.La question essentielle est de savoir quelle partie de la chaîne le pays contrôle réellement.Mines, pêche, gaz : de la ressource à la valeurC’est peut-être dans le domaine des ressources naturelles que le débat sur la souveraineté prend toute sa profondeur.La Mauritanie possède du fer, de l’or, des ressources halieutiques et désormais une production gazière qui ouvre de nouvelles perspectives. Ces ressources constituent un avantage évident. Mais elles posent également une question centrale : combien de valeur le pays parvient-il réellement à retenir sur place ?Extraire et exporter crée de la richesse. Mais transformer davantage localement peut en créer davantage encore. Cela suppose des entreprises capables de fournir les grands opérateurs, des compétences techniques, des infrastructures, des industries de transformation et un environnement permettant aux acteurs nationaux de prendre progressivement leur place dans les chaînes de valeur.Le véritable enjeu n’est donc plus seulement de produire ou d’exporter. Il est de faire en sorte qu’une part croissante de la richesse générée par ces ressources contribue à renforcer les capacités du pays.Posséder la ressource est un avantage. Maîtriser une partie de sa transformation est une puissance.Lorsque le discours va plus vite que la réalitéC’est probablement là que se trouve le principal risque.La souveraineté est un mot puissant. Elle parle à l’imaginaire national parce qu’elle renvoie à l’indépendance, à la dignité et à la capacité de décider par soi-même. Mais elle peut aussi devenir un mot trop facile si elle sert à désigner comme acquis ce qui n’est encore qu’un objectif.Construire une centrale, moderniser un réseau électrique, développer une agriculture compétitive, créer une industrie de transformation ou sécuriser des infrastructures numériques ne se fait pas en quelques mois.Il faut de l’argent, des ingénieurs, des techniciens, des entreprises, des institutions efficaces. Il faut aussi accepter le temps long. Le discours peut aller vite. Les infrastructures, elles, prennent du temps.C’est pourquoi la question de la souveraineté devrait être davantage liée aux résultats qu’aux annonces. Combien d’électricité le pays peut-il réellement garantir en permanence ? Quelle part des besoins alimentaires est couverte par la production nationale ? Que se passe-t-il lorsqu’une infrastructure numérique internationale tombe en panne ? Quelle proportion de la valeur des ressources minières, halieutiques ou gazières reste effectivement dans l’économie nationale ? Combien d’emplois qualifiés ces secteurs créent-ils pour les Mauritaniens ?Ces questions sont moins séduisantes qu’un grand discours. Elles ont cependant le mérite de ramener la souveraineté à quelque chose de concret : la capacité réelle d’un pays à faire, à tenir et à durer.
De la proclamation à la trajectoire
La Mauritanie a raison de vouloir réduire ses dépendances et renforcer ses capacités nationales. Mais la souveraineté ne se proclame pas : elle se construit, étape après étape, avec des investissements, des compétences et de la continuité.Il serait donc plus juste de parler de trajectoires de souveraineté que de souverainetés déjà acquises. Car l’essentiel n’est pas le nombre de souverainetés affichées, mais la capacité réelle du pays à les construire, à les maîtriser et à les préserver dans le temps.