Production de légumes : une stratégie de développement plus qu’une campagne nationale

Les ruptures récurrentes de l’approvisionnement du marché national en fruits et légumes appellent à envisager des solutions pérennes. C’est dans ce cadre que doit être inscrite la campagne nationale de maraichage 2020-2021 pour qu’elle devienne une composante essentielle de la campagne agricole devenue de tradition depuis l’avènement de la riziculture en Mauritanie.
En visitant quelques périmètres maraichers privés dans l’arrondissement de Lekseïba 2, dans la wilaya du Trarza, le 27 novembre dernier, le ministre du Développement rural, M. Dy Ould Zeïn, annonce clairement que l’investissement privé doit être à l’avant-garde de cette volonté d’être autosuffisant en légumes et ne pas laisser le marché national être l’objet d’une concurrence entre les importations européennes et celles en provenance des pays voisins de la Mauritanie.
Les problèmes d’approvisionnement de la Mauritanie en fruits et légumes ne sont pas nouveaux. Bien avant l’arrivée des produits marocains, le Sénégal occupait un marché qu’il avait même pris la peine d’étudier, en 1999, en bénéficiant d’un financement de l’Agence canadienne de développement international.
Bien que l’étude spécifiait qu’il s’agit du marché ouest-africain de l’oignon et de la pomme de terre, elle était plutôt orientée vers la Mauritanie comme une « étude de cas » visant à évaluer la demande en produits maraîchers importés ainsi que les « perspectives de l’accroissement probable des échanges entre le Sénégal et la Mauritanie », notamment dans le secteur des légumes.
A l’époque, l’étude en question disait une vérité qui doit faire mal aux consommateurs mauritaniens : « Les virtualités du commerce entre le Sénégal et la Mauritanie sont considérables à la condition que les produits maraîchers soient produits en quantités suffisantes, à des prix concurrentiels et répondent aux normes mauritaniennes (les mauritaniens, qui sont moins exigeants en qualité, demandent plutôt une disponibilité des produits et à des prix abordables). » Une « vérité » que ne dément pas la situation actuelle, 20 ans, quand on voit la qualité des produits alimentaires qui remplissent les marchés de la capitale, souvent sans considération aucune pour leur date de péremption !
Conscients que la « crise des légumes » est un phénomène essentiellement urbain, vécu notamment avec acuité dans les grandes villes (Nouakchott, Nouadhibou), les pouvoirs publics essayent de trouver une solution qui reproduirait l’ancienne expérience des jardins maraîchers de Sebkha avec une délocalisation vers la moughata de Riadh et dans certaines villes de l’intérieur comme Rosso, Boghé et Kaédi. Il s’agissait, en 2015, d’une contribution de la Fao de 314.000 USD dont les bénéficiaires étaient les producteurs et productrices de légumes installés dans et autour de Nouakchott, les coopératives du périmètre PK 17 et les producteurs adhérant aux neuf coopératives de Trarza, les agents de vulgarisation de base du Ministère de l’agriculture et les populations rurales vivant dans la zone d’intervention du projet.
Comme le suggère l’étude de marché menée par le Sénégal,« dans l’optique du développement de la commercialisation des produits maraîchers dans les pays limitrophes (…) notamment en Mauritanie, l’objectif de ce projet était d’apporter son assistance aux producteurs locaux pour, à terme, substituer les importations en légumes en provenance des pays Européens, du Maroc ou du Sénégal, par des légumes produits en Mauritanie.

Mesures d’accompagnement

Comme pour la riziculture, la production nationale de légumes ne connaîtra un véritable essor que si ceux qui y investissent sentent que c’est un « bon risque », pas seulement en temps de crise, quand il faut acheminer les productions du Trarza, de l’Adrar et du Brakna vers Nouakchott pour en tirer le meilleur profit, mais aussi en période « normale ».
Il sera nécessaire alors de connaître les périodes les plus favorables afin de caler les exportations du Maroc et du Sénégal vers la Mauritanie pour que l’offre puisse être complémentaire de la production locale mais non concurrentielle. Elles peuvent combler un manque mais ne pas se substituer à ce qui doit être une préférence nationale par des mesures de protection, comme la surimposition du riz importé.
Pour ce faire, il est nécessaire de connaître les capacités d’absorption du marché Mauritanien et ses principales sources d’approvisionnement, notamment locales.
Pour sortir de la précarité alimentaire, dans la production des légumes, comme la Mauritanie a réussi à le faire pour le riz dont une bonne couverture de nos besoins est aujourd’hui assurée par les producteurs du Trarza, du Brakna et du Gorgol, le développement de la filière maraîchère doit bénéficier d’une véritable stratégie nationale. Il faut aller au-delà de mesures ponctuelles pour que la production maraîchage ne soit pas une préoccupation familiale ne contribuant donc que faiblement à la sécurité alimentaire des populations qui en vivent.
C’est une situation que l’on retrouve particulièrement dans le domaine agricole, où les femmes ont souvent la part congrue dans les surfaces cultivées.
Une enquête effectuée le mois février 2019 par les services compétents du ministère du développement rural donne une idée claire sur les superficies et leur répartition.
Les résultats du recensement des périmètres maraîchers au niveau national font ressortir une superficie totale mise en valeur de 2094 hectares contre 2.300 hectares 2017 ce qui donne une baisse de 10% des superficies toutes zones confondues.
La répartition des superficies par Wilaya montre que 40% environ des superficies cultivées se trouvent au Gorgol, suivi du Trarza avec près de 29% et du Tagant près de 5%.
La répartition des superficies cultivées par zone montre que 75% des superficies cultivées se situent au niveau de la zone irriguée, la zone oasienne avec 10% et toutes les autres zones confondues cumulent 15%.
Le type « coopérative » est prédominant dans ce genre d’exploitation, 67 % des périmètres maraîchers étant exploités de manière collective alors que 33 % sont des propriétés individuelles. C’est au Gorgol que l’esprit du regroupement est le plus vivant avec 839 coopératives maraichères sur un total de 844. Le Trarza occupe le deuxième rang avec 290 coopératives sur 604. Le business individuel est plus marqué en Adrar où 111 coopératives sur 113 sont des propriétés individuelles.
Le recensement effectué par la DSSIA a touché 5423 exploitants répartis sur les 13 Wilayas du pays.
Cette répartition par wilaya montre que 14,8% des exploitants se trouve au niveau de Dakhlet-Nouadhibou, suivi de l’Adrar avec 14,3% et du Hodh chargui avec 13,7%, alors que l’Inchiri ne représente que 0.8% de ces exploitants.
Au vu des résultats, les spéculations dans la filière « maraichage » sont : la patate douce (17,1%), l’oignon (16,5%), la carotte (9,9%) et les choux (8,5%). Ces quatre spéculations cumulent 52% de la superficie maraichère au niveau nationale.
En Adrar plus de 60% des exploitants cultivent la carotte en premier lieu, alors qu’au Hodh Chargui, la culture de la tomate représente 18% suivit par la pomme de terre avec 17%. Au Brakna, plus d’un tiers des superficies sont dédiées à la culture de l’oignon (32%) suivie par l’aubergine (12%).
Au Hodh El Gharbi, les périmètres maraichers sont consacrés à 34% pour la culture de la carotte et à 22% pour la tomate. En Assaba, les superficies maraichères sont dominées par la carotte (42%), les choux (16%) et la tomate (15%). Au Gorgol, sur une superficie de 843,71 ha, la patate douce représente 41% suivie par l’oignon à 21%.
Au Trarza, les exploitants maraichers ont misé sur la courge (21%) et l’oignon (17%). Au Tagant, la carotte constitue la première spéculation maraichère avec plus de 30% des superficies cultivées, alors que les choux occupent 17%. Au Guidimagha, la culture de l’oignon et des choux constitue la première spéculation avec respectivement 39% et 24% des superficies maraichères mises en valeur. Nouakchott est le royaume de la menthe avec 73% des superficies consacrées à la production de plante aromatique sans laquelle le thé n’est pas le thé. C’est presque la même tendance à Nouadhibou, la menthe (24%) partageant son rang de première spéculation avec le navet (24%) suivis par laitue (17%).
De par ces résultats l’on constate que la filière maraîchère occupe une place importante dans le milieu péri urbain, oasien, irrigué et en zone aride. Cette importance commence à se faire sentir compte tenu de l’existence d’un potentiel important en superficies cultivables agricoles non encore exploitées avec une possibilité d’accroitre la productivité ; l’entrée de la consommation des légumes dans les habitudes alimentaires des populations pour améliorer la qualité de leur régime alimentaire; l’accroissement de la population et sa concentration au niveau des centres urbains avec une demande de plus en plus élevée (65 kg de légumes/par personne/par an) et, surtout, la prise en considération de la promotion de la filière maraichère dans les objectifs des nouveaux projets développement et des programmes des différents intervenants surtout dans le cadre de la lutte contre la pauvreté.
L’importance relative de la frange de la population qui bénéficie de cette filière notamment les femmes et la volonté des pouvoirs publics à stimuler la production nationale et diminuer la dépendance du pays vis-à-vis de l’extérieur sont également des paramètres loin d’être négligeables.
Dans un monde où les frontières ont tendance à disparaître, malgré des périodes de flux et de reflux identitaire dues à une crise économique intermittente, on gagnerait à comprendre, pour s’adapter à ce nouveau contexte, que la coopérative est l’application particulière d’une notion très ancienne : la coopération. Ici, au niveau national s’entend.
Abou oumar

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