Economie

Rapport IGE: Le long feuilleton des irrégularités financières


l y a des chiffres qui devraient provoquer un électrochoc. Ceux du rapport de l’Inspection générale d’État (IGE) sur les missions de contrôle menées en 2024 et 2025 ont de quoi interpeller. Sur 32,86 milliards d’ouguiyas de dépenses contrôlées, les inspecteurs ont relevé des irrégularités représentant un impact financier supérieur à 2,37 milliards d’ouguiyas.
Le chiffre est lourd. Mais ce qui l’est davantage encore, c’est ce qu’il révèle : au-delà des montants, des dossiers et des administrations concernées, se dessine une question plus profonde sur la qualité des mécanismes de gestion et de contrôle de l’argent public.
Les 35 missions de contrôle menées par l’IGE n’ont pas seulement permis de constater des anomalies. Elles ont également conduit à empêcher ou à corriger certaines dépenses. Les mesures préventives ont ainsi permis de rationaliser 603,76 millions d’ouguiyas de dépenses et de suspendre 694,69 millions d’ouguiyas jugés injustifiés. Par ailleurs, 524,48 millions d’ouguiyas ont été recouvrés ou étaient en cours de recouvrement.
L’IGE a également transmis aux autorités judiciaires compétentes des dossiers représentant un impact financier de 1,21 milliard d’ouguiyas. Sur le plan administratif et disciplinaire, 20 fonctionnaires ont été révoqués et 11 avertissements ont été prononcés.
Ces résultats montrent que les mécanismes de contrôle fonctionnent. Mais ils posent surtout une question essentielle : pourquoi faut-il attendre l’intervention de l’Inspection pour découvrir autant d’anomalies dans l’utilisation des ressources publiques ?
Le chiffre ne dit pas tout
Il serait tentant de réduire le rapport à son chiffre spectaculaire de 2,37 milliards. Ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel.
L’impact financier constaté représente environ 7,2 % des montants contrôlés. Ce ratio ne signifie évidemment pas que toutes les sommes concernées ont été détournées : une irrégularité administrative, une dépense injustifiée, une mauvaise exécution contractuelle ou une défaillance de procédure ne constituent pas automatiquement une infraction pénale.
Cette distinction est fondamentale.
Mais elle ne diminue en rien la portée du constat. Car derrière les chiffres apparaissent des dysfonctionnements qui touchent précisément les points névralgiques de la gestion publique : commande publique, exécution des dépenses, contrôle interne, justification des opérations et traçabilité financière.
C’est là que le rapport cesse d’être un simple document administratif pour devenir un sujet d’intérêt public.
La commande publique sous surveillance
Le secteur des marchés publics reste l’un des terrains les plus sensibles.
Les affaires rapportées dans la presse au cours de la période, notamment autour de certaines fournitures destinées au secteur éducatif, illustrent les difficultés qui peuvent apparaître entre la signature d’un marché et son exécution effective.
Des fournitures peuvent être réceptionnées alors qu’elles ne répondent pas entièrement aux exigences prévues. Des prestations peuvent être insuffisamment contrôlées. Des équipements peuvent être payés avant que leur conformité ou leur utilisation effective ne soit suffisamment établie.
La question est alors simple : où se trouve le contrôle avant le paiement ?
Un marché public ne devrait jamais être une simple succession de signatures. Il suppose un cahier des charges précis, une vérification de la prestation, une réception conforme et une responsabilité clairement identifiable à chaque étape.
Lorsque l’un de ces verrous cède, c’est le contribuable qui supporte le risque.
Quand le contrôle arrive après la dépense
Le rapport met en lumière un paradoxe de la gouvernance publique : l’État dispose d’instruments de contrôle, mais ceux-ci interviennent parfois après que la dépense a déjà été engagée ou exécutée.
L’action de l’IGE permet alors de suspendre certaines opérations, de rationaliser des dépenses et de récupérer des fonds. Les 603,76 millions d’ouguiyas rationalisés, les 694,69 millions suspendus et les 524,48 millions recouvrés ou en cours de recouvrement montrent que le contrôle peut produire des effets concrets.
Mais ils soulèvent aussi une interrogation.
Combien aurait-il été possible d’épargner si les mécanismes internes de contrôle avaient fonctionné avec la même efficacité en amont ?
La bonne gouvernance ne consiste pas seulement à récupérer l’argent après l’irrégularité. Elle consiste surtout à empêcher que l’irrégularité puisse se produire.
Le micmac de la traçabilité
Au-delà des dépenses excessives ou mal justifiées, un autre enjeu mérite une attention particulière : la traçabilité des fonds publics.
Un système financier public efficace doit permettre de suivre chaque opération : qui engage la dépense, qui l’autorise, qui paie, qui reçoit, pour quelle prestation et sur quelle base juridique.
Dès que cette chaîne devient difficile à reconstituer, le risque augmente.
La question devrait pouvoir être posée sans détour : où est l’argent ?
Sur quel compte ? Pour quelle opération ? Avec quelle justification ? Qui a validé ? Qui a contrôlé ? Qui a réceptionné ?
Cette exigence de traçabilité n’est pas une obsession bureaucratique. Elle constitue l’une des premières garanties contre les abus.
1,21 milliard devant les autorités judiciaires
Le fait que des dossiers représentant 1,21 milliard d’ouguiyas d’impact financier aient été transmis aux autorités judiciaires constitue l’un des éléments les plus significatifs du rapport.
Il convient toutefois de rappeler qu’une transmission à la justice ne préjuge pas de la culpabilité des personnes éventuellement concernées. Seule la justice peut établir les responsabilités pénales.
Mais cette transmission pose nécessairement la question de la suite.
Les dossiers aboutiront-ils ? Les préjudices seront-ils récupérés ? Les responsabilités seront-elles établies ? Les décisions judiciaires seront-elles suffisamment dissuasives ?
C’est à ce niveau que se mesure véritablement l’efficacité d’une politique de lutte contre la corruption et la mauvaise gestion.
Le rapport ne doit pas devenir une fin en soi
Les 20 révocations et les 11 avertissements montrent que certaines constatations ont donné lieu à des mesures administratives et disciplinaires.
C’est important.
Mais la publication d’un rapport, aussi détaillé soit-il, ne constitue pas une réforme.
Le véritable enjeu commence après le contrôle : mettre en œuvre les recommandations, corriger les procédures défaillantes, récupérer les fonds, responsabiliser les gestionnaires et empêcher la répétition des mêmes pratiques.
Autrement, les rapports risquent de devenir une mémoire administrative des mêmes dérives.
Une année, une mission.
Un rapport, des recommandations.
Des irrégularités constatées.
Puis, quelques années plus tard, les mêmes problèmes ailleurs.
La suite des basses œuvres
C’est pourquoi le titre de « suite des basses œuvres » ne doit pas être compris comme une accusation indistincte contre l’administration ou contre les agents publics. Il renvoie plutôt à un phénomène plus préoccupant : la répétition des mêmes failles malgré l’existence d’institutions chargées de les prévenir.
Le problème n’est plus de savoir si des irrégularités existent. Les contrôles de l’IGE en apportent régulièrement la démonstration.
Le véritable problème est de savoir pourquoi elles continuent de se produire.
Pourquoi une dépense injustifiée peut-elle franchir plusieurs niveaux administratifs avant d’être arrêtée ? Pourquoi une prestation insuffisante peut-elle parvenir jusqu’à la réception ? Pourquoi faut-il parfois l’intervention d’une inspection pour identifier ce que les contrôles internes auraient dû détecter ?
Ces questions dépassent les seuls responsables éventuellement mis en cause. Elles interrogent le fonctionnement même de l’administration.
Restaurer la confiance par la responsabilité
Le rapport de l’IGE doit donc être lu comme un outil de diagnostic, mais aussi comme une invitation à revoir les mécanismes de gestion publique.
La Mauritanie dispose aujourd’hui de structures de contrôle capables de détecter des anomalies, de quantifier les préjudices et de recommander des mesures correctives. Le défi consiste désormais à faire fonctionner toute la chaîne : prévenir, contrôler, détecter, récupérer, sanctionner et surtout empêcher la récidive.
Car l’argent en jeu n’est pas celui d’une administration abstraite. C’est celui de l’État, donc celui des citoyens.
Les 2,37 milliards d’ouguiyas d’impact financier relevés sur 32,86 milliards contrôlés ne doivent pas être considérés comme une simple statistique comptable. Ils doivent servir à mesurer la solidité des garde-fous qui protègent les ressources publiques.
Et c’est peut-être là que réside le véritable enseignement du rapport.
Le contrôle ne vaut que par les changements qu’il provoque.
Si les rapports permettent de récupérer des fonds, de sanctionner les fautes et de corriger durablement les procédures, ils deviennent des instruments de bonne gouvernance.
S’ils se succèdent sans que les mêmes pratiques disparaissent, ils risquent de devenir les archives d’un mal plus profond : celui d’une administration qui sait identifier ses failles, mais peine encore à les éradiquer.
La véritable question n’est donc plus ce que l’IGE a découvert. Elle est de savoir ce que l’État fera de ce qu’elle vient de révéler.

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